Dialogues de l’économie citoyenne : la finance à impact face au mur climatique
11 décembre 2025

Dix ans après la 21ᵉ conférence de Paris (COP21), la finance durable se trouve à un tournant décisif. Lors de la 4ᵉ édition des Dialogues de l’économie citoyenne, organisée à Paris par La Banque Postale le 9 décembre, trois voix majeures ont confronté leurs analyses autour d’une question centrale : la finance à impact constitue-t-elle aujourd’hui un moteur crédible de la transition climatique, ou demeure-t-elle un simple mirage ?
La conférence réunissait Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France, et Stéphane Dedeyan, président du directoire de La Banque Postale, dont l’établissement s’impose comme l’un des acteurs bancaires français les plus engagés en matière climatique.
Un constat partagé : la trajectoire actuelle n’est plus compatible avec +1,5 °C
Premier point de consensus : l’objectif de limitation du réchauffement à +1,5 °C fixé par l’Accord de Paris n’est plus à portée, au regard des trajectoires actuelles. Pour Jean-Marc Jancovici, l’un des nœuds du problème réside dans l’absence de sanction internationale : « Un pays qui dépasse son budget carbone ne risque rien. » Il rappelle que la baisse de l’usage des énergies fossiles est certes amorcée, mais qu’elle est aujourd’hui subie plutôt que planifiée, ce qui fragilise le tissu social.
Véronique Andrieux insiste de son côté sur la dimension humaine de la crise : le changement climatique est désormais la première cause de déplacement de populations dans le monde, affectant près de 250 millions de personnes. « Réparer une crise coûte sept fois plus cher que la prévenir », souligne-t-elle, plaidant pour des instruments financiers capables de traiter conjointement climat, biodiversité, sécurité et droits humains.
La Banque Postale : une finance durable fondée sur l’efficacité plutôt que sur les slogans
Face à ces constats, Stéphane Dedeyan défend une finance durable enracinée dans la science, la mesure et l’efficacité : « Les entreprises doivent servir l’intérêt individuel des clients pour stimuler l’intérêt général. La RSE doit être performative. »
La Banque Postale a ainsi pour projet de lancer un prêt décarbonation dont le taux évolue selon les progrès réels réalisés par l’entreprise emprunteuse. L’objectif : récompenser l’action climatique plutôt que les déclarations d’intention. Cette logique irrigue également l’indice d’impact global élaboré avec le WWF, qui évalue chaque projet via une grille intégrant climat, biodiversité et enjeux sociaux. Un score faible peut conduire à un refus de financement, tandis qu’un score élevé donne lieu à une bonification.
Engagée dans une trajectoire validée par la SBTi, La Banque Postale affirme avoir déjà 35 % de ses investissements alignés sur un scénario climatique soutenable. Elle commence également à provisionner le risque climatique des entreprises en difficulté de transition.
Si l’établissement ne réalise plus de nouveaux investissements dans les énergies fossiles, il demeure, via son activité de gestion d’actifs, actionnaire de certains groupes énergétiques afin de peser « de l’intérieur » sur leur stratégie de décarbonation — une posture assumée pour éviter les réponses simplistes.
« Il faut abandonner un peu de bénéfice à court terme pour préserver le bénéfice à long terme », résume Stéphane Dedeyan, qui appelle à construire une comptabilité extra-financière aussi robuste que la comptabilité traditionnelle.
Normer, mesurer, planifier : les leviers d’une transition crédible
Pour Jean-Marc Jancovici, la finance durable ne peut être efficace que si elle devient normée et structurée : verdir marginalement les portefeuilles ne suffira pas. Il rappelle également que les énergies fossiles demeurent, pour l’instant, incontournables : aucun pays n’a renoncé à exploiter son pétrole.
Au WWF, Véronique Andrieux souligne que les fonds ESG restent largement exposés aux énergies fossiles, malgré l’évolution du label ISR et de la taxonomie européenne. « Pour un dollar investi dans le fossile, seuls 42 centimes vont au renouvelable. La taxonomie européenne offre un langage commun, mais seuls 11 % du chiffre d’affaires des entreprises européennes y sont alignés », précise-t-elle.
Stéphane Dedeyan décrit pour sa part la manière dont La Banque Postale pilote sa transition en assumant pleinement la complexité des enjeux. L’établissement intègre une évaluation climat à chaque octroi de crédit, croise systématiquement les dimensions environnementales et sociales, et mène des stress tests pour anticiper les risques. La filiale du groupe La Poste oriente progressivement son bilan vers des actifs plus verts afin de mieux maîtriser ses émissions financées, y compris le scope 3. « L’enjeu est d’articuler atténuation et adaptation en priorisant clairement les actions qui profitent aux deux. », insiste Stéphane Dedeyan.
Cette logique conduit naturellement à une approche systémique. Via son modèle associant banque, assurance et gestion d’actifs, La Banque Postale cherche à aligner l’ensemble de ses trajectoires vers la durabilité. En parallèle, elle mobilise la force de son réseau —ses bureaux de poste, ses centres d’affaires et un hub RSE — pour accompagner concrètement entreprises et territoires dans l’intégration des impératifs climatiques et environnementaux.
Selon Stéphane Dedeyan, la finance est un levier « fondamentalement neutre » : ce sont les intentions publiques et privées qui orientent ses effets. Si la construction d’une comptabilité extra-financière plus rigoureuse s’impose, la transformation doit rester progressive : « On ne peut pas faire du jour au lendemain le shift, ni faire faillite en servant le climat. Il faut expérimenter, apprendre et accompagner nos clients », affirme-t-il.
Agir sans naïveté : une transition juste, méthodique et collective
Bien que les intervenants reconnaissent les limites des modèles actuels, un message optimiste émerge : l’action reste possible, à condition d’accepter la complexité et d’éviter les solutions simplistes. « On ne peut pas supprimer les fossiles sans renoncer à aucun avantage qu’ils procurent », rappelle notamment Jean-Marc Jancovici.
Stéphane Dedeyan insiste également sur le fait que la protection de l’environnement doit mobiliser l’État, les entreprises, les collectivités et les citoyens. De son côté, Véronique Andrieux souligne que la transition doit proposer de nouveaux récits correspondant aux attentes de la jeunesse (santé, logement, alimentation, sécurité…) et reconnaître que la biodiversité est devenue une préoccupation majeure.
En conclusion, cette édition des Dialogues de l’économie citoyenne montre que la finance durable n’est ni un miracle, ni un mirage, mais un chemin exigeant, fondé sur la science, les expériences, les métriques, la coopération et la transparence. Pour La Banque Postale, ce chemin est désormais celui d’une action concrète, structurée et mesurable, au service d’une transition juste et crédible.






